Songes d’une nuit d’hiver

histoire Jeune posté le lundi 18 septembre 2006 par Agamemnon

Timidement, mais avec une candeur et une franchise rare. Comme dans un rêve, un courant presque imperceptible s’installe entre nous. Je crois percevoir au fond de son regard les souvenirs d’une époque heureuse qui n’a jamais existé, la même nostalgie, le même déracinement, la même douleur. Loin de toutes ces princes paranoïaques qui craignent le moindre contact, mon frère d’infortune semble m’accorder une confiance infinie. Il m’invite à fumer, à m’approcher de lui. De là je peux mieux voir son joli visage, ses longs cheveux bruns. Presque naturellement ma main lui caresse la joue. Peut-être vais-je le regretter, mais non, je lis dans ce regard que, comme moi, il a pris conscience de la seule vérité valable : nous n’avons que de l’amour à nous transmettre. Déjà ma main glisse dans ses cheveux, mes lèvres frôlent les siennes, je m’immerge entièrement dans ses grands yeux noirs. Il frissonne. Je me lève alors et lui fais signe. Inutile, il a déjà compris. Traversant le wagon peuplé de visages flous, je le vois qui me suit à une distance, nous soustrayant à tout soupçon. Je passe une à une les portes de l’enfer pour y descendre plus profondément et goûter enfin la lie de l’humanité, l’arrière du train. Le dernier wagon servant à l’entrepôt des vélos et autres objets encombrants est complètement désert, exempt de lumière et de chauffage. L’endroit parfait. Dans cette obscurité froide je cherche mon chemin, le sol est mou et je crois y sentir quelques sacs de jutes et vieilles couvertures militaires à l’abandon. La porte s’ouvre à nouveau. Dans une lumière aveuglante, je distingue une jeune et frêle silhouette puis, plus rien, le néant total. Le temps et l’espace ne sont plus, seule une chaleur au loin témoigne encore de l’existence. Il m’attire, je flotte vers lui jusqu’à le toucher du bout des doigts. Aussitôt, il m’entoure entièrement. Je saisis cette main tendue vers moi, nos doigts s’entrelacent et déjà nos deux êtres en suspension ne font qu’un. Nous trébuchons, tourbillonnons jusqu’à n’être entouré que de couvertures. Les remparts tombent peu à peu et nos essences entrent en fusion, par le contact de ses lèvres sur les miennes, de sa langue autour de la mienne, de…