La diablesse

histoire posté le mardi 28 septembre 2004 par Mademoiselle de la Longue pe

Elle baladait son abondante crinière rousse sur tous les chemins de rondes qui ceinturaient la forteresse de son père, le comte d’Estournel. Une arbalète à l’épaule, aucun archer, aucun mousquetaire ne l’aurait provoqué pour tout l’or du monde. On la respectait, on la redoutait mais secrètement, tous la désiraient d’un feu impossible à éteindre. Car elle était belle, certes, la bâtarde du comte, et elle régnait en maîtresse absolue au château d’Estournel. Mais encore… Elle dégainait l’épée comme un homme, elle crachait par terre comme un homme et elle culbutait les filles de ferme comme un homme. Aussi, on avait un pari parmi la petite armée du comte : celui qui réussirait l’exploit de mériter le pucelage de cette délicieuse virago, remporterait une partie de la solde de tous ses compagnons d’armes. On y rêvait sans y croire vraiment jusqu’au jour où l’on enrôla un très jeune cadet, un gitan du nom de Goran. Quelques muscles commençaient à saillir sous son gilet lorsqu’il s’exerçait à la rapière avec les hommes dans la cour. On était en Gascogne au 17e siècle et personne ne rigolait avec le métier des armes. Le jeune Goran avait prouvé son courage quelques jours plus tôt lorsqu’il avait sauvé un mousquetaire d’une échauffourée et son embauche chez les d’Estournel était la récompense à cet exploit. Outre sa bravoure, le jeune Goran avait pour lui une beauté toute délicate. De longs cheveux noirs ondulant dans la brise, des iris d’un noir sans impuretés, prisonniers d’yeux étirés comme des amandes. Son visage présentait les traits tout en douceur de certaines icônes religieuses du temps. Les femelles du château n’avaient plus de regards que pour lui. À l’instar de toutes. Roxane s’éprit aussi du majestueux Goran et les paris reprirent alors avec quelques variantes. On misait désormais sur le temps que Goran mettrait à enfiler pour de bon cette belle fille un peu trop farouche. Roxane avait pris l’habitude de se battre avec Goran. Leurs duels étaient féroces et souvent interminables. Les mousquetaires avaient aussi remarqué que les filles du château envahissaient les croisées chaque fois que ces deux fous du combat s’affrontaient. Le comte, lui, souriait. Il connaissait bien sa fille et présageait avec ironie des résultats des paris de sa petite armée. Car le comte admirait la force et le tempérament de cette chair de sa chair et savait pertinemment que Roxane éviterait scrupuleusement le piège des amourettes banales…